Lancé en grande pompe il y a quelques semaines, l’iPad se trouve au centre d’un polémique, voire d’une véritable guerre entre Apple et l’éditeur de la technologie Flash, Adobe. Steve Jobs, le patron d’Apple, le répète à l’envie : la technologie d’animation web est obsolète et, surtout, elle serait à l’origine de bugs qui feraient planter l’iPad. Verdict : la tablette numérique ne supportera pas les fichiers en Flash.
Mais la charge ne s’arrête pas là : Flash consommerait beaucoup trop de ressources processeurs, réduirait les performances de la batterie de l’iPad, présenterait des failles de sécurité et, surtout, serait en passe d’être remplacé par le HTML 5. Rien que ça ! En d’autres termes, le langage de programmation phare d’Adobe est bon à jeter à la poubelle, et le rendre compatible avec l’iPad serait une pure perte de temps.
Steve Jobs pousse le bouchon jusqu’à dire devant le Wall Street Journal que « Flash est un porc pour le processeur » et est aussi dépassé que les lecteurs de disquettes. C’est là l’une des nombreuses attaques portées contre Flash, toujours en petit comité dans le cadre de conférences de presse privées.
Preuve que Jobs s’avère être un homme d’affaire redoutable et ne recule devant aucun procédé pour arriver à ses fins. Si les sites lus sur l’iPad continuent d’utiliser la technologie d’Adobe, le dernier né d’Apple ne pourra afficher de nombreux contenus. Steve Jobs le sait et, à défaut de rendre l’iPad compatible avec Flash, il invoque les limites de cette technologie.
Mais n’y a-t-il pas un peu de mauvaise foi dans ces propos qui imputent à Adobe tous les maux du monde ? Le temps de cet article, faisons-nous l’avocat d’Adobe et reprenons, un à un, les arguments avancés par le patron d’Apple.
Sur le plan de la consommation d’énergie, les propos de Steve Jobs ne sont pas forcément dénués de sens. Flash est une plateforme qui, dans un souci de compatibilité, ne tire pas profit de la mémoire des cartes vidéo. Cette technologie consomme donc des ressources processeurs et, donc, énergétiques. Mais Flash est tout aussi gourmand que d’autres lecteurs de vidéo. Pointer Flash uniquement est réducteur, pour ne pas dire trompeur. Le blog ValleyWag le souligne d’ailleurs, précisant que les dix heures d’autonomie de l’iPad sont une utopie lorsqu’il s’agit d’afficher des formats vidéo.
Sur le plan de la compatibilité, Flash est utilisé par de nombreux lecteurs vidéo. C’est ainsi en Flash que sont développés les lecteurs de deux sites les plus importants en la matière : Youtube et Dailymotion. Une technologie vieille, dépassée et obsolète aurait-elle les faveurs de ces géants du web ?
Au contraire, l’utilisation du HTML 5 et de la balise < video > n’est pas lue par tous les navigateurs et est de toute façon beaucoup moins répandue que le Flash. Quand c’est le cas, ils ne le font pas de la même façon, en fonction du codec vidéo installé. Par exemple, Safari (le navigateur web d’Apple) et Chrome supportent le H.264 tandis que Firefox et Opera prennent en compte l’Ogg Theora.
Mais ce qu’oublie de préciser Jobs, c’est le format vidéo haute définition H.264 est une technologie brevetée nécessitant une licence d’exploitation qui ne permet pas de développer les mêmes environnements que Flash (animations, jeux, portfolios etc.). Surtout, ce format implique d’importants surcoûts là où Flash tend à l’économie.
De plus, limiter Flash à la seule lecture de vidéos est une nouvelle erreur. Cette technologie est utilisée par de nombreuses applications, comme les publicités dynamiques. On imagine mal les publicitaires revenir à l’ère du statique pour faire plaisir à Steve Jobs, celui-ci semblant perdu dans une réalité qui n’est que la sienne.
Accuser Flash de causer des bugs sur les Mac et qualifier par la même occasion les développeurs d’Adobe de fainéants est encore un faux problème. Ces-derniers l’ont d’ailleurs rappelé : Flash fonctionne parfaitement sur de nombreuses autres machines d’autres marques. Que Flash ne soit pas parfait est une chose, mais Apple inverse les rôles là où ses développeurs devraient plancher sur la compatibilité de leurs machines avec la technologie Flash. Une éventualité à laquelle Steve Jobs préfère l’attaque frontale.
Enfin, sur le plan de la sécurité, quel logiciel aussi répandu que Flash n’est pas bogué et ne présente pas de failles de sécurité ? Les hackers ne manquent pas d’imagination pour pirater n’importe quel code informatique. Mais réduire le problème à Flash est indigne d’un grand professionnel de l’informatique comme l’est Steve Jobs.
Si les raisons invoquées ne semblent donc pas si solides, c’est parce qu’il faut voir dans ce procès fait à Flash d’autres intentions, inavouées celles-là .
La première motivation de l’attaque contre Flash est que ce langage n’est pas ou peu compatible avec les fonctions tactiles de l’iPad comme le souligne Morgan Adams, développeur spécialiste de Flash. La cause est une propriété fondamentale de Flash, le « mouseover », qui change l’affichage d’un objet au survol de la souris. Or, que ce soit sur iPhone ou iPad, il n’y a pas de curseur. Il est donc impossible de déployer les objets survolés par cet hypothétique curseur. Quoiqu’il en soit, Apple pourrait décider d’afficher Flash même si dans la plupart des cas, l’utilisateur ne pourrait pas interagir avec le contenu.
Quel que soit le succès rencontré par les produits d’Apple, l’iPhone en tête, il parait peu probable qu’ils finissent par remplacer nos bons vieux ordinateurs de bureau et autres portables. La solution idéale serait qu’Adobe et Apple travaillent de concert pour rendre le mouseover compatible sur iPhone et iPad. D’ailleurs, le rendu de la fonction Javascript mouseover est à peu de choses près supporté sur iPhone.
Mais les récentes invectives de Steve Jobs à l’encontre d’Adobe ne laissent guère présager une future collaboration entre les deux firmes.
Notamment quand on évoque une seconde raison de cette bataille à mort dans laquelle semble s’être lancé le patron d’Apple : on compte plus de 140.000 applications disponibles sur iPhone, parmi lesquelles de nombreux jeux vendus sur l’App Store. Or, Flash est largement utilisé pour créer de petits jeux gratuits parfois très populaires, et qui empièteraient donc sur les plates-bandes d’Apple. Steve Jobs écarte d’emblée cette concurrence là sous couverts d’arguments purement opportunistes.
Dans tous les cas, cette polémique fait parler de l’iPad et c’est bien là le premier soucis de Steve Jobs qui, en plus d’écarter la concurrence de Flash d’un revers de main, s’offre le luxe d’une belle campagne de promo gratuite à -travers ce buzz.
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